Notes sur l'imaginaire contemporain

Moins religieux? Réactions au sondage Radio-Canada/Crop

Le sondage Radio-Canada/Crop nous apprend que le catholicisme d’ici s’effrite plus rapidement encore que nous l’avions cru. Voilà  précisément pourquoi l’étude du religieux contemporain n’a jamais été aussi pertinente. Premières réactions…   

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Crédits: Pierre Gignac, 2002, Le monde en images

Elles étonnent ces données parce qu’elles donnent à cette tendance bien connue une radicalité qui n’avait pas été mesurée jusqu’ici. L’érosion du catholicisme n’a vraiment rien de nouveau. C’est bien avant la Révolution tranquille que les premiers signes apparaissent en milieu urbain. Cependant, si les derniers chiffres sont confirmés par les prochaines enquêtes, il nous faudra changer de vocable : chute libre serait vraisemblablement plus juste. Face à ces pourcentages anémiques, les observateurs dont je suis peuvent difficilement jouer aux étonnés effarouchés. C’était prévisible, oui. Quand même, le compteur s’emballe…

Avenir du catholicisme québécois

Devant ces chiffres, panique chez les cathos? Je parierais plutôt que les intervenants sur le terrain en seront assez peu émus. Ils n’y verront que la confirmation de leurs propres observations. Qui sait s’ils n’en seront pas soulagés. C’est éreintant de maintenir des structures et des services pour ces « nominaux culturels » sans qu’il y ait engagement en retour.

Dans le reportage d’Alain Crevier (Second regard), le cardinal Lacroix trouve réconfort en considérant la présente situation non pas comme la fin, mais le début. Quelque chose comme le fantasme d’un retour au christianisme naissant. Une sorte d’épuration mainte fois entendue : « nous serons moins nombreux, mais plus convaincus! » L’espoir de pouvoir faire table rase d’un passé lourd à porter et l’occasion de semer en terre nouvelle.

L’Histoire ne faisant pas de u-turn, la théorie d’un retour quasi magique au catholicisme paraît de moins en moins probable à ceux qui y croyaient encore. Ce sont toutes les instances de transmission et de socialisation religieuses – tant dans leur mécanique que leur contenu – qui sont mises à mal par les changements culturels et sociaux des dernières décennies. Si l’on pousse l’analyse, le catholicisme pourrait soit 1) se conforter dans un repli sur lui-même en formant une Église de convaincus peu nombreux; soit 2) apprendre à dire à nouveaux frais et autrement l’essentiel de sa tradition pour aujourd’hui.

Rien de nouveau non plus dans ce dernier défi. Il est comme un article du catéchisme québécois répété sans cesse depuis Vatican II. Toutefois, avec le tournant des années 2000, il semble être également le corollaire d’un changement de régime de religiosité. Selon l’hypothèse de E.-Martin Meunier, il est possible que nous assistions une certaine polarisation au sein de la population: les religieux seraient de plus en plus religieux, les non-religieux de plus en plus non religieux.

En somme, le catholicisme n’est pas mort, loin de là, mais le rapport des Québécois au catholicisme change.

La face cachée du sondage

Cela dit, ce n’est pas tant l’Église que ces données interrogent, mais la société et la culture. Le plus intéressant de ce sondage tient dans ce qu’il ne mesure pas. C’est noté : les Québécois ne semblent plus être à la religion. Mais toujours la même question un peu simpliste s’impose : à quoi sont-ils, alors?

Bien entendu, pour entendre la question, il faut partager l’apriori que le religieux – et non la religion  – est une constance anthropologique et sociologique. La religion change, évolue, peut être délaissée comme retrouvée. Par contre, la fonction religieuse, produit du social et productrice de social nous rappelle Durkheim, demeure. Et elle demeure parce que sur le plan individuel, l’humain est encore et toujours condamné à fabriquer du sens. Et elle demeure aussi parce que sur le plan collectif, la société existe à travers une certaine unité imaginaire qui lui assure sa cohésion, ses orientations, des espaces communs, des langages, des ponts pour traverser le vide et le manque de sens.

« Le monde moderne se présente, superficiellement, comme celui qui a poussé, qui tend à pousser la rationalisation à sa limite et qui, de ce fait, se permet de mépriser – ou de regarder avec une curiosité respectueuse – les bizarres coutumes, inventions et représentations imaginaires des sociétés précédentes. Mais paradoxalement, en dépit ou plutôt en raison de cette rationalisation extrême, la vie du monde moderne relève autant de l’imaginaire que n’importe quelle culture archaïque ou historique »  Cornelius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, 1975, p. 235.

Toujours dans le reportage, Normand Baillargeon soutient que la rationalité des lumières rend caduques bon nombre de croyances traditionnelles. Difficile de dire le contraire. Cependant, les temps présents n’en sont pas pour autant expurgés de croyances et d’injonctions normatives. L’instrumentalisme, le consumérisme, l’économisme, le scientisme définissent désormais le domaine du vraisemblable avec autant de vigueur que les doctrines et les morales d’autrefois. Ils nous proposent des allants de soi qui méritent attention, analyse et critique. Voilà donc le champ à investir, la face cachée de ce sondage. Qui plus est, il se pourrait fort bien que cet imaginaire contemporain ne soit pas sans lien avec le catholicisme. Nous naissons toujours de quelque chose qui nous précède…

Bref, après avoir écouté le reportage de Second regard, ne manquez pas l’épisode de La sphère!

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