Notes sur l'imaginaire contemporain

Pape académie ou la bulle médiatique

Il fallait être ermite ou moine cloîtré pour échapper à la ferveur et à la dévotion médiatiques des dernières semaines autour du renoncement de Benoit XVI et de l’élection de François. Curieux phénomène dans une société et une culture « post-catholiques »? Oui. Non. Ni la première ni la dernière fois. Et ça s’explique.

Tant dans le public que chez les patentés et les patenteux de l’opinion, c’est avec soulagement que plusieurs ont accueilli l’élection du pape : « enfin, nous allons passer à autre chose! ». Si plus d’un parle d’enflure, c’est que la place accordée dans les médias à cet événement religieux contraste radicalement avec l’ordinaire des jours du catholicisme d’ici.Capture2

Comme d’autres, le journal français Libération l’a joué en une : « Pape Academy ». L’analogie n’est pas sans fondement. Un processus de sélection (ou d’élimination) mystérieux, le profil des candidats scruté à la loupe, une mise en scène grandiose, une attente fumante et même des directs faits d’entrevues et de vox pop dans les régions supportant l’un ou l’autre candidat. Que Julie Snyder et Éric Salvail y apparaissent aurait semblé dans l’ordre des choses.

Pour l’Église catholique, nul doute que ce fut un moment fort qui ne correspond en rien à une télé-réalité. Cependant, l’attention que les médias et la population lui ont portée témoigne d’une réception qui échappe en partie à l’Église. Comment un tel événement, régulé par une tradition veille de plusieurs siècles, peut-il trouver un tel écho dans une société sécularisée? Proposons ici quelques notes d’observation qui pourraient mettre à jour certaines « affinités électives » entre la religion et la culture contemporaine.

1) Culture de la communication

Elles sont puissantes les images d’un groupe d’hommes, habillés de robes blanches et rouges dans le décor de la chapelle Sixtine, processionnant dans une scénographie immaculée et infaillible. Nous est ainsi rappelé que les institutions religieuses ont la transmission pour mission. Elles manipulent le symbolique et sont expertes en communication depuis bien avant l’invention des firmes de relations publiques et du marketing.

Dans une culture de masse, cette force communicationnelle a une valeur en soi. Devant une communication réussie, les habituelles réticences se liquéfient. Les propos critiques deviennent importuns face au sentiment de vivre un moment extraordinaire et historique. La distance journalistique se rétrécit. À l’antenne, l’information et l’analyse cèdent leur place à l’émotion.

Comme d’autres, nous avons d’ailleurs déjà documenté et analysé ce phénomène. De manière synthétique, nous pourrions dire que si l’Église catholique fut et est encore réfractaire à certains éléments de la « modernité culturelle », elle embrasse ce que nous pourrions appeler la « modernité technique » de la communication. Cet écart produit un « contraste anachronique » qui fortifie sa puissance communicationnelle. C’est la tradition en version 2.0, l’histoire dans l’immédiateté du présent, l’orthodoxie d’un héritage multimillénaire arrimée à une orthopraxie des plus actuelles. Plus clairement, c’est le pape sur Twitter, la campagne « Jeunes catho 2.0 » des évêques de France pour susciter des vocations, le iPad comme offrande lors de la célébration d’arrivée de l’archevêque de Québec ou encore les flashmob déposés sur You Tube.

2) De l’individuo-globalisme

Par sa réception, l’élection du pape informe davantage sur l’imaginaire des sociétés contemporaines que sur la religion. L’intérêt des médias et de la population n’est pas fortuit. Il s’enracine dans un terreau culturel et social et correspond à des horizons d’attentes.

À la suite des travaux de Raphaël Liogier, nous pourrions définir la « tension mythique essentielle, irréductible, le cœur mythologique auquel s’alimente la culture des sociétés industrielles avancées » comme étant l’individuo-globalisme (2010, p. 11). Fortement préoccupé par son épanouissement personnel, son bien-être, sa croissance, son équilibre psychique, l’individu contemporain développe aussi une conscience globale, désire franchir les frontières, se dit ouvert aux cultures et au monde. En la figure du pape et à travers le processus de son élection, se concentrent certaines composantes de cet arrière-plan mythique.

Tous les projecteurs se sont tournés vers quelques hommes et leur réussite. Autant de success-stories reposant sur des qualités individuelles et des habiletés développées au fil des expériences souvent diversifiées sur les plans culturel et social. L’itinéraire ayant mené le jeune séminariste à la courte liste des papabiles rend compte d’une mobilité et d’une ascension.

Ainsi, l’attention est portée à l’individu et à son parcours, entraînant « une crédibilisation d’un certain nombre d’attitudes et de comportements religieux indépendamment de leur sens, mais simplement par le fait qu’ils sont mis en scène » écrira Roland J. Campiche à propos de Jean-Paul II et des JMJ de Paris en 1997 (2000, p. 276). Une réussite individuelle d’autant plus éclatante qu’elle mène à la tête d’une organisation mondialisée.

Plus encore, le tout se joue en ayant pour décor « l’hypertradition », la tradition plus que traditionnelle : la vraie, l’authentique, celle qui se cache derrière l’institution et que l’on doit redécouvrir. Tant de commentateurs de l’actualité – dont plusieurs ont fait montre de leur manque de culture religieuse – ont témoigné de ce désir par leurs appels aux réformes, à l’élection d’un pape « progressiste » qui saurait transmettre « l’essentiel » de la foi chrétienne. Les images du cardinal Bergoglio dans les favelas ou celles du nouveau pape réglant sa note d’hôtel ont quelque chose de cette « vraie » tradition retrouvée.

3) Couverture médiatique sécularisée

Il n’y a rien d’original à soutenir que la déculturation religieuse ambiante sévit jusque dans la couverture journaliste des sujets religieux. Mais il y a plus.

Vu par les médias, le phénomène religieux est réduit à une suite d’événements sporadiques, à des épiphanies dans la vie de la société. Ainsi, son traitement semble davantage s’apparenter à celui réservé aux Jeux olympiques – sans pour autant déployer les mêmes moyens – qu’à la politique nationale ou internationale. On peut aisément comprendre pourquoi : en des sociétés dites sécularisées, on pense la religion comme une dimension de la vie personnelle et assez peu comme une catégorie du social.

Si l’on peut critiquer cette tendance, notons simplement ici qu’elle explique la difficulté à maintenir un regard objectif sur l’événement. Parce qu’il est question de croyances, le discours rationnel et critique crée un malaise. On préfère se tourner vers le personnel : le témoignage, l’expression « à chaud », l’émotion. L’opinion prend le pas sur l’analyse. Tout un chacun peut prétendre savoir ce qu’il en retourne puisque du religieux, il en a fait l’expérience, favorable ou non.

Ainsi, si le chroniqueur Patrick Lagacé s’interroge avec raison sur le travail journalistique de Céline Galipeau lors de son entrevue avec Marc Ouellet, les questions qu’il suggère le placent néanmoins dans la même dynamique et révèlent une tout aussi grande difficulté à traiter du religieux autrement que dans l’opinion. En somme, « ça flatte ou ça frappe », comme l’écrit Stéphane Baillargeon dans un papier fort intéressant du Devoir.

4) Une couverture médiatique religieuse

Cela dit, nous pouvons avancer une hypothèse plus audacieuse. Cette relation particulière entre les médias et la religion est en fait la rencontre entre deux univers religieux. L’un explicite, celui de la religion de tradition. L’autre implicite, celui des médias en des sociétés hypermodernes et de consommation.

Au-delà du travail journalistique (recueillir, vérifier, rendre compte des faits…), on peut reconnaître aux médias une « fonction religieuse ». Par eux, la société se représente à elle-même. Elle se donne à voir à la fois dans sa diversité et dans son unité imaginaire. Elle se met en scène et en sens. Prises globalement (information, divertissements, fictions, opinions, commentaires, publicités, etc.), les activités et interactivités médiatiques travaillent à cette communication symbolique régulière permettant d’affirmer et de maintenir l’imaginaire d’une société, la protégeant ainsi du chaos.

Lorsque médias et religion s’embrassent, deux instances de communication se rencontrent. C’est l’amour ou la haine, rarement l’indifférence.

Pourquoi traiter du religieux?

À quoi bon traiter du religieux dans les médias alors que nous vivons dans une société sécularisée? Précisément parce que la compréhension du phénomène religieux comme fait social d’intérêt public est une exigence d’une société sécularisée et d’un régime laïque.

Le traitement objectif, compréhensif et « à distance » des questions religieuses permet d’introduire ces questions « dans la sphère des savoirs et de l’examen critique, dans la sphère de la délibération collective » et ainsi « être citoyen en religion », soutient Jean-Paul Willaime au sujet du fait religieux à l’école publique française. « Les religions sont des faits sociaux trop importants pour qu’on en laisse le monopole aux clergés et aux communautés. L’inscription du fait religieux dans la sphère publique […] s’inscrit dans un contexte de maturité de la laïcité, un nouvel âge de la laïcité qui est un signe de sa réussite » (2007, p. 68 ). N’en va-t-il pas de même pour les médias et les débats publics?

2 Commentaires

  1. 11 avril 2013    

    Analyse intéressante d’un phénomène (l’élection d’un pape) qui suscite les débats et les passions, nous faisant oublier pour un temps cette prétendue indifférence face à la religion dans nos sociétés sécularisées.
    En ce qui concerne la place du religieux dans la société, serez-vous présent à cette conférence qui aura lieu à l’université McGill à la fin mai, « Combler le fossé laïque : Religion et discours public au Canada » ?
    (http://www.bridgingthedivide.ca/fr)
    Moi, oui.

    • 12 avril 2013    

      Bonjour,
      Merci de votre commentaire et de l’information au sujet de la conférence. Malheureusement, je ne pourrai y être. J’espère que nous aurons la chance de lire un compte rendu sur votre blogue! Au plaisir!

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